Appel des conseillers d’orientation psychologues

Etat des lieux des réformes en cours : instrumentalisation, fichage et libéralisme forcené à l’école

samedi 3 juillet 2004

Les conseillers d’orientations psychologues alertent sur les nouvelles dispositions (textes de loi etc.) touchant leur secteur : les constats sont les mêmes que partout : montée en puissance de l’évaluation et du contrôle, au service d’un libéralisme forcené.


APPEL DES C.O.PSY CONTRE LA MARCHE FORCÉE DU LIBERALISME À l’ECOLE

Nous tenons à attirer l’attention sur quelques textes parus récemment, rapports, BO, décrets, en nous attachant à ceux se rapportant à l’Ecole parmi les nombreuses publications actuelles concernant différents domaines.

- « Moderniser l’apprentissage, 50 propositions pour former plus et mieux » par Renaud Dutreil, secrétaire d’Etat, missionné en date du 17 juin 2003 par JP Raffarin

- « La santé des élèves : programme quinquennal de prévention et d’éducation » BO n° 46 du 11 décembre 2003

- « Propositions pour améliorer le processus d’orientation et les procédures d’affectation au lycée professionnel » Rapport de l’IGEN à monsieur le Ministre de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, à monsieur le Ministre délégué à l’enseignement scolaire, décembre 2003

- « Préparation de la rentrée 2004 dans les écoles, les collèges et les lycées » BO n° 6 du 5 février 2004

Nous avons fait une lecture de ces textes, pour certains très longs, et nous vous en proposons un résumé pour lequel nous avons souvent préféré, plutôt que de reformuler, prélever des « morceaux choisis » assortis de quelques commentaires.

1- Les propositions pour moderniser l’apprentissage de M Dutreil (rapport de 92 pages + annexes consultable sur www.pme.gouv.fr)

« Lancer une campagne nationale de communication pour faire passer le nombre d’apprentis de 365000 à 500000 en 2007 (p 11)

« l’information des jeunes dans les collèges et les lycées serait axée sur les métiers et non sur les diplômes et les filières avec des représentants des réseaux consulaires sous l’égide des Régions (p 28)

« Les itinéraires de découverte au collège pourraient être utilement exploités pour découvrir l’entreprise (p 30)

« Les jeunes à partir de 14 ans seraient autorisés à effectuer des travaux légers dans le cadre d’activités de l’entreprise. (p 33)

« Pour les jeunes à partir de 14 ans, un stage pourrait être effectué à partir d’une simple convention privée ; il n’y aurait plus de référent pédagogique et la protection sociale et l’assurance devraient être prises en charge par les parents. (p 35)

« Simplifier et assouplir les règles s’appliquant à l’emploi des jeunes mineurs dès 15 ans aux « jobs » hors temps scolaire. (p 36)

« Positionner les CAD parmi les dispositifs permanents d’information et d’orientation pour les jeunes. (p 40). Précisons que les CAD (Centres d’Aide à la Décision) sont un dispositif mis en place par les Chambres Consulaires patronales.

« Modifier la grille des rémunérations minimales en tenant compte à la fois de l’âge mais aussi du niveau de diplôme préparé. (p 57-58) Prélevons un exemple pour illustrer : la rémunération d’un apprenti 18-20 ans en 1ère année au niveau V passerait de 41% à 33% du SMIC !!!

Et encore une innovation pour le bien de l’élève dans le Titre IV « Rendre plus simple et plus attractive, pour les entreprises, la formation d’apprentis : alléger les contraintes administratives pesant sur l’entreprise, notamment concernant la législation du travail des mineurs, inscrire dans la réglementation, en vue de les généraliser, les dérogations, introduire de la souplesse dans la gestion des heures travaillées par les jeunes. (p 70 et suivantes)

On pourrait aussi bien intituler le rapport : Comment préparer les jeunes à être au service de l’entreprise. s’agit-il encore de formation ou de formatage ?. Le travail des enfants présenté comme une innovation. « accroître la flexibilité du temps de travail », « favoriser les contrats de gré à gré », ça vous rappelle quelque chose ? (cf. les recommandations de l’OCDE)

2- La santé des élèves (BO décembre 2003)

Sous couvert de prévenir et de protéger la santé des jeunes, ce texte préconise, à partir d’un protocole de consultation normalisé, pour la rentrée 2004/2005, l’introduction d’un « nouveau carnet de santé intégrant des données sur la santé psychique » Sur ce carnet seraient consignés tous les « troubles » pouvant émailler la scolarité de l’enfant. S’agit-t-il d’un suivi ou d’un étiquetage ?

Il est question de « repérage d’indicateurs significatifs et de contrôle par les personnels de la communauté éducative ». En outre, il pourra être fait appel aux étudiants en médecine qui effectueront leur stage en milieu scolaire, « pratiques innovantes » pour pallier le manque de personnel.

D¹autre part, le BO prévoit un suivi des problèmes de santé repérés chez les enfants selon une procédure extrêmement standardisée. La prise en charge sera contrôlée par l’intervention d’un « médiateur » chargé de rendre compte des réactions des familles, du respect de l’injonction de soin, de l’arrêt éventuel du traitement dans le cadre d’un recueil des données centralisées sur support informatique

On assiste donc à une médicalisation automatique des difficultés de l’enfant et de l’adolescent, tout trouble étant assimilé à une maladie, avec une obsession du contrôle, de la normalisation des conduites et de l’évaluation.

La récurrence des termes tels que contrôle, dépistage systématique , repérage, injonction nous fait craindre que le Sujet, enfant ou adolescent, dans sa singularité ne soit absent de ce « protocole ».

Peut-on vraiment penser que des consultations médicales systématiques, (et n’oublions pas que les médecins scolaires sont en nombre nettement insuffisant), pourront permettre d’identifier et d’évaluer un malaise psychologique comme on évalue une déficience auditive ou visuelle ? En outre, on peut se demander, même avec des « pratiques innovantes », comment les CMPP et autres structures existantes pourraient faire face à de nouvelles demandes, alors même qu’aujourd’hui les listes d’attentes ne cessent de s’allonger.

L’adolescence, période de remaniement psychique intense, se caractérise par l’instabilité et la labilité des émotions et des comportements. Etablir un diagnostic est donc particulièrement hasardeux à cet âge, inscrire dans un dossier qui suivra le jeune toute sa scolarité des comportements, des indications diagnostiques risquent davantage de figer le jeune avec une étiquette plutôt que de l’aider.

3- Propositions pour améliorer le processus d’orientation (rapport de l’ IGEN, 28 pages à consulter sur www.education.gouv.fr)

« Le pilotage de l’orientation est une ardente obligation ». A partir d’ « un programme-type spécifique », avec « des objectifs opérationnels », « des moyens organisationnels », « informationnels et de contrôle », il s’agit là encore, de rationaliser, contrôler, évaluer. On apprendrait, par exemple, en 5ème à gérer sa vie ( !!!). Toutes les activités donneraient lieu à évaluation :une « soutenance » restitution orale appuyée sur une production personnelle de l’élève devant plusieurs adultes ferait l’objet d’une note retenue dans le contrôle continu de français pour le brevet.

On fait semblant de penser que l’élaboration d’un projet est un processus linéaire ce qui ne se vérifie pas pour des adultes et encore moins pour des adolescents.

Et « pour obtenir l’effet structurant qui manque tellement aujourd’hui il est indispensable d’instaurer l’usage généralisé d’un support », « un PORTFOLIO » (terme mentionné quatre fois dans le rapport) numérique, qui pourrait fournir des éléments d’évaluation susceptibles d’être exploités dans une démarche de type « bilan de compétences » Ce processus prépare ainsi à celui de « formation tout au long de la vie ». Entendons par là « adaptation permanente à la logique de l’entreprise » et non développement personnel.

Nous retrouvons ici, appliqués à l’école, le jargon managérial emprunté à l’entreprise « moteur et modèle de la société » comme l’a dénoncé Christian Laval dans son ouvrage « l’école n’est pas une entreprise ».

« La mise en oeuvre de l’éducation à l’orientation doit principalement être assurée par les enseignants (...) La technologie constitue l’espace scolaire de référence pour l’approche du monde du travail(...) Les itinéraires de découvertes constituent un second espace scolaire où la dimension « Education à l’orientation » devrait trouver une place privilégiée (...) les diagnostics intermédiaires et prescriptions des différents intervenants devraient être réunis en un livret d’orientation, portfolio incluant le livret scolaire au sens strict.

Se confirme ainsi l’analyse de Christian Laval qui démontre que « l’institution scolaire ne trouve plus sa raison d’être dans la distribution la plus égale possible des lumières mais dans les logiques de productivité et de rentabilité du monde industriel et marchand » l’école sert à produire du « capital humain ». Elle n’est plus une Institution mais une organisation.

« La mobilisation et la mise à disposition des ressources informationnelles, de consultations et de prestations de conseil devraient revenir aux instances régionales.

« Un groupe de pilotage serait chargé d’élaborer des propositions de cadrage national et un plan d’action pour une relance de l’éducation à l’orientation dans le nouveau contexte de la décentralisation.... La constitution d’un « Observatoire national pour l’éducation à l’orientation tout au long de la vie » devrait être envisagée.

« Toutes ces actions qui reposent largement sur une participation volontariste des professeurs sont susceptibles d’étayer une valorisation spécifique en terme d’avancement dans leur carrière qu’il importe de codifier.

Nous retrouvons une standardisation des réponses à donner face aux interrogations des élèves sur leur devenir qui sont toutes singulières, une pseudo science de l’évaluation qui entend définir les bonnes pratiques. Ce rapport fait écho à un rapport de l’OCDE concernant l’analyse des politiques éducatives (2003).

Il serait souhaitable de s’interroger sur les dérives et les dangers des pratiques d’« aide à l’élaboration de projet » Une injonction au « projet » qui peut se révéler une véritable violence psychique dès lors que le projet doit satisfaire à des critères de « faisabilité », de « réalisme » dont l’établissement est problématique (cf. Christine Revuz, psychanalyste et maître de conférences en psychologie du travail CNAM). La « logique du projet passe à côté, voire refoule ce qui est véritablement en jeu pou les individus comme pour la collectivité.

4- Préparation de la rentrée (BO février 2004)

La circulaire fixe les objectifs de la politique éducative en indiquant les grandes priorités. Nous relèverons principalement certains termes employés :

« Le pilotage stratégique de la politique éducative doit être renforcé, à tous les niveaux du système. Les objectifs devront être , à partir de 2006, dans le cadre de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF), finalisés dans des programmes déclinés en actions et accompagnés d’indicateurs de performance. Ces objectifs s’inscrivent dans le contexte d’une démarche européenne. Leur mise en oeuvre se fera en développant les outils de diagnostic et d’aide au pilotage, les indicateurs de résultats et en généralisant la démarche de contractualisation.

« Il est souhaitable d’expérimenter de nouveaux modes d’organisation des enseignements et de mise en oeuvre des programmes. Au lycée professionnel on exploitera au mieux les libertés d’organisation liées à l’annualisation des horaires. »

Nous notons encore « optimisation des moyens disponibles », « développement du lycée des métiers », « mise en réseau ». Au collège comme au lycée et au lycée professionnel, les services d’information et d’orientation participeront à cet effort de diversification des parcours des élèves, notamment en accompagnant les établissements dans la mise en oeuvre de la démarche éducative en orientation.

En bref, apparaissent de nouveau l’évaluation et la quantification qui fixent un horizon purement gestionnaire.

Rappelons également :

le vote de la décentralisation des TOS

l’amendement proposé par le Sénat concernant la décentralisation des médecins scolaires

et celui plus récent déposé par Christine Boutin (UMP Yvelines) et adopté par la Commission des Affaires culturelles qui prévoit le transfert à la Région de « la maîtrise des moyens matériels » liés au réseau des CIO et doit permettre aux régions « d’assumer de façon cohérente sa mission d’organisation et d’animation du réseau des CIO »

« Le MEDEF Poitou-Charentes et l’Académie de Poitiers s’engagent à développer leur partenariat, dans l’ensemble des actions visant à développer chez les jeunes une connaissance approfondie des métiers de l’entreprise et de son environnement, en vue de leur orientation....Ces actions viseront à faciliter l’élaboration d’un projet personnel d’orientation des jeunes, en cohérence avec le marché de l’emploi et avec les branches professionnelles déjà engagées sur ce thème. Un Groupe de pilotage sera mis en place, co-présidé par le Recteur de l’Académie de Poitiers et le Président du MEDEF Poitou-Charentes, il sera composé de 24 membres, 12 représentants de l’Education Nationale et 12 représentants du MEDEF Poitou-Charentes.... »

Tous ces textes avancent des idées et des termes communs. Sous prétexte de protéger le jeune, l’élève , sous couvert de pratiques innovantes, on impose une gestion économique et évaluatrice. On voit s’infiltrer un contrôle à tous les niveaux avec repérage, évaluation, étiquetage, rappel à l’ordre, sanction pénale , une évaluation généralisée qui veut tout standardiser. Un trop plein de cadres qui sert en réalité à masquer le vide politique et l’absence de moyens.

C’est en fait à l’élimination du « Sujet pensant et désirant » que l’on assiste.

Citons Martine Bulard, qui écrit dans le Monde diplomatique, mars 2004, « Le tout s’accompagne d’un système répressif d’autant plus pernicieux qu’il paraît s’exercer au profit des plus faibles alors qu’il favorise les forts. La défense de l’école sert de prétexte à M. Nicolas Sarkozy pour proposer un policier dans les collèges et dans les lycées alors que des postes d’enseignants et de surveillants sont supprimés. » Signalons encore qu’un Décret du 19 février 2004 relatif au Contrôle de l’assiduité scolaire institue, sous couvert de lutte contre l’absentéisme, un renforcement de la sanction pénale à l’encontre des parents d’enfants absentéistes, sans questionnement sur le sens de ce symptôme, et un nouveau niveau d’intervention, celui du Préfet.

Nous ajouterons aussi que d’autres personnels sont menacés de disparition : par exemple les COPsy (Conseillers d’Orientation Psychologues) et psychologues scolaires, ceux-là mêmes qui s’emploient à resituer l’élève comme Sujet dans l’Institution scolaire. La machine évaluative est en marche avec ses réseaux et sa logique dignes de Big Brother. Elle prétend codifier toutes les activités humaines en les inscrivant dans des petites cases et des standards sont établis au nom de la bonne gestion. Elle préconise des pratiques sur le modèle stimulus-réponse. Cette logique qui tend à détruire la singularité des sujets est un écrasement de la pensée.

C’est à la mise en place d’une politique extrêmement cohérente que nous assistons, une politique menée au nom du bon sens économique et de la rigueur budgétaire.

Nous disons que tout n’est pas quantifiable, calculable, contrôlable.

Il y a une part de l’action humaine qui ne se laisse pas prendre dans le calcul, qui échappe au contrôle et qui n’a pas de prix.

Nous disons notre refus des standardisations de toutes sortes.

Contre la normalisation et la standardisation de la pensée Contre l’évaluation pseudo-scientifique Contre l’évaluation quantitative néo-hygiéniste Pour la liberté de recherche, de créer, d’enseigner, de penser

Collectif de COPsy de l’Académie de Rouen soutenu par le SNES le 8 mars 2004

Contacts : m.agnes.monnier wanadoo.fr Francoise.Hennecart wanadoo.fr


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