Affaire Battisti : retour sur les années de plomb

Politis n°801, Aline Chambras , 13 au 19 mai 2004

samedi 15 mai 2004

Dans un mois, la Justice française se prononcera sur l’extradition de Cesare Battisti. Condamné pour meurtre en Italie après des aveux extorqués à des « repentis », l’ex-activiste doit faire face au reniement des engagements de la France. Une affaire qui nous replonge dans l’Italie des années soixante-dix. Quand tout était violence.


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Le 9 mai 1978, à Rome, le corps d’Aldo Moro, le président de la Démocratie chrétienne (DC), est retrouvé dans le coffre d’une Renault 4 rouge. Le véhicule est garé symboliquement à mi-chemin du siège de la DC et de celui du Parti communiste italien (PCI), 55 jours après l’enlèvement du politicien par des militants des Brigades Rouges (BR). Cet assassinat politique, vécu comme l’apogée du « terrorisme rouge », traumatise et divise le pays, submergé, depuis près de dix ans, par une violence diffuse, et incapable de savoir si la ligne de fermeté choisie par le gouvernement d’alliance (regroupant PCI, DC et les socialistes) à l’égard des exigences des BR est la bonne. Quant aux nombreux groupes insurrectionnels, nés au début des années 1970 (1), le doute les secoue aussi : jusqu’où aller dans la lutte armée ?

À cette plaie vive qui déchire l’Italie, la seule réponse est une répression encore plus implacable envers les « terroristes », dont la menace retient depuis la moitié des années 1970 toute l’attention politique. Ainsi, le 7 avril 1979, une gigantesque rafle est organisée à l’université de Padoue, censée abriter de dangereux agitateurs, dont le philosophe Toni Negri. Elle se solde par un des premiers procès collectifs des « années de plomb ». Sans que ne cesse pour autant la lutte armée : en 1979 et 1980, les BR et autres groupes affiliés revendiquent 55 assassinats politiques. Car le « terrorisme rouge » se nourrit aussi de la mise en place de mesures toujours plus coercitives, appelées « lois spéciales ou d’urgence », dont le caractère antidémocratique avive la radicalisation. En 1980, Amnesty International déclare « préoccupante » la loi Cossiga relative à la sécurité publique (voir encadré) et conclut que « ces nouvelles mesures [...] représentent une réduction des droits des citoyens [...] une réduction de la valeur du Droit ». Malgré cet avertissement, l’arsenal policier et juridique mis en oeuvre durant ces années aboutit à des chiffres effrayants : 60 000 gardes à vue, 15 000 arrestations, des centaines de procès et 4 087 condamnations pour « appartenance à des associations subversives » ou pour des « actes liés à des tentatives de subversion de l’ordre constitutionnel ».

Pour comprendre, trente ans après, cette période d’hyperviolence, que l’on a qualifiée de « guerre civile ou sociale larvée ou de basse intensité » (2), bien que la nation italienne ne l’ait jamais assumée, il est indispensable de remonter à l’Italie de l’après-guerre, traumatisée par le fascisme. Y naissent ceux qui, quelques années plus tard, prendront les armes au nom de l’idéal révolutionnaire. En 1948, l’Italie, devenue République, émerge des souvenirs amers d’une résistance communiste flouée par son éviction du gouvernement dès 1947, alors même que depuis 1943, le PCI participe au Comité national de libération (CLN), aux côtés des démocrates chrétiens, des socialistes et des laïcs. Exclusion qui prouve que l’union forgée dans la lutte contre le fascisme et le nazisme n’a pas su résister au grand schisme Est-Ouest des débuts de la guerre froide. Dès lors, le PCI n’a de cesse de s’européaniser, affichant par là sa rupture avec le communisme soviétique. Cette évolution, perçue par beaucoup de militants comme un affaiblissement et un abandon des idéaux révolutionnaires, permet cependant au PCI de devenir dans les années 1950 le « plus grand parti communiste d’Occident ». Ce qui déplaît à l’Oncle Sam, qui, engagé dans la lutte contre le « péril rouge », s’inquiète de ce pays où le PC avoisine les 35 %. Aussi, via la CIA et les services secrets italiens, les États-Unis mettent en place, dès le début des années 1950, le « Réseau Gladio », dont le but est d’empêcher toute dérive communiste dans la péninsule. Quitte à soutenir pour cela l’extrême droite et ses velléités putschistes.

Ce cocktail explosif, laissé en héritage à la toute nouvelle République italienne, s’enflamme dès les années 1960 dans l’Italie du Marché commun, en pleine reconstruction capitaliste. En juillet 1960, à Gênes, ville symbole de la Résistance à Mussolini, dix ouvriers sont tués lors de manifestations spontanées contre la tenue du congrès du Mouvement social italien, directement issu du parti fasciste dissous. En 1961, c’est à Turin, au siège de l’Union italienne des travailleurs, qu’ouvriers de la FIAT et policiers s’affrontent pendant trois jours et trois nuits, les premiers étant venus protester contre un accord signé par le syndicat avec la direction de la FIAT sans qu’ils aient été consultés (3). Ces manifestations, les premières de l’après-guerre où la hiérarchie syndicale se trouve confrontée à l’initiative autonome de la base, augurent d’une rage sociale nouvelle qui va se durcir et se densifier dans les années 1970, poussée par un sentiment de trahison vis-à-vis de la classe politique en général, et de la gauche communiste en particulier. Car l’époque est celle du « compromis historique », du nom donné à l’alliance des communistes et des catholiques au sein d’un gouvernement d’union nationale destiné à gérer la crise économique qui ébranle le pays. Cette politique de la main tendue à la droite, instaurée par le chef des communistes, Enrico Berlinger, paraît monstrueuse et inacceptable à beaucoup de militants. Aussi, un nouvel imaginaire du conflit se dessine. Il est incarné par de nouveaux groupes d’extrême gauche, dits extraparlementaires, regroupant ouvriers, puis étudiants, précaires, chômeurs, femmes et autres mécontents, dont la lutte anticapitaliste est le cheval de bataille. Organisés au sein de divers collectifs, leur objectif est de renvoyer à une classe dirigeante atone, corrompue, libérale et moralisante ce qu’ils nomment « l’autonomie du social ». Face au développement rapide de « la bourgeoisie d’État », constituée de moyens et hauts fonctionnaires issus de la DC ou du PCI, devenus entrepreneurs ou administrateurs publics, pour qui détournement de fonds publics et clientélisme sont monnaie courante, la base a choisi de croire en la lutte des classes. Quitte à prendre les armes, comme le demandent les BR, lors de leur constitution en octobre 1970.

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(1) Les GAP, Prima Linea, Potere Operaio, PAC, Lotta Continua.

(2) Entre 1969 et 1989, l’Italie fut le théâtre de 12 690 épisodes de violences, qui coûtèrent la vie à 380 personnes, dont 128 tuées par l’extrême gauche et 143 par l’extrême droite.

(3) Entre 1947 et 1969, 171 personnes, en majorité des ouvriers et des paysans, furent tuées par les forces de l’ordre au cours de manifestations, de piquets de grève et d’occupation de terres.