« Absurde de penser que les 156.000 entrants réguliers vont rester en France »

Libération, Ludovic Blecher, 14 avril 2004

mercredi 14 avril 2004

Le directeur de l’Ined récuse les conclusions du Figaro sur les « vrais chiffres de l’immigration ».


Voir en ligne : http://www.liberation.fr/page.php?A...

La publication mardi du rapport annuel de la Direction de la population et des migrations dressé par le démographe André Lebon fait polémique. Pour « Le Figaro », ce document contredit les affirmations du directeur de l’Ined, François Héran (lire l’article), selon lesquelles « la France n’est plus un pays d’immigration massive ». Le quotidien qui prétend donner les « vrais chiffres de l’immigration » - ces derniers témoignent d’une augmentation du nombre d’entrées légales (124.793 pour les extra-communautaires, et 31.450 issus de l’espace économique européen en 2002) - parle d’un rapport « qui dérange ». « Question d’interprétation », réplique le principal intéressé.

Comment réagissez-vous aux chiffres avancés par le rapport Lebon ? Les conclusions de ce rapport ne me surprennent absolument pas. L’Ined se base sur les mêmes chiffres fournis par le ministère de l’Intérieur et l’office des migrations internationales (OMI). Le rapport Lebon comptabilise les entrées : environ 156.000 personnes en 2002 et près de 200.000 en tenant compte des étudiants. Rien de surprenant à cela puisque l’Ined avait avancé en 2001 le chiffre de 183.000 entrées en intégrant les étudiants présents pendant plus d’une année. L’augmentation constatée en une année ne change pas l’ordre de grandeur.

« Le Figaro » prétend que ce rapport pointe les vrais chiffres de l’immigration. Qu’en pensez-vous ? C’est une question d’interprétation... En tant que démographes, nous ne nous intéressons pas seulement aux entrées mais à la différence entre les entrées et les sorties. Pour se rendre compte de la réalité de l’immigration, il faut tenir compte des retours vers les pays d’origine - notamment ceux des retraités - des sorties vers d’autres pays et des décès qui touchent particulièrement les grandes vagues migratoires des années 60-70. Il serait absurde de penser que les 156.000 entrants réguliers vont rester sur le territoire français. Nous estimons qu’il y a un « turn-over » important la première année. Beaucoup de migrants ne renouvellent pas leur titre de séjour au bout d’an un (près d’un tiers pour les non Européens, 2/3 pour les Européens), notamment parce qu’ils vont prospecter ailleurs. Ne faisons pas comme si tous les entrants étaient immobiles.

Vous mettez également en garde contre la façon de comptabiliser les demandeurs d’asile... Jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi Villepin le 1er janvier 2004, les demandeurs d’asile pouvaient adresser leur dossier à l’Ofpra mais aussi à la préfecture. Il n’y avait pas de guichet unique. Il est faux d’additionner les 50.000 demandeurs d’un côté et les 30.000 de l’autre. Il faut également tenir compte du nombre de déboutés qui repartent.

Peut-on parler d’une « immigration massive » ? Non. Il y a une circulation qui est importante mais on ne peut pas comparer les chiffres de l’immigration en France à ceux de la Grèce ou de l’Italie qui s’apprête à régulariser 800.000 immigrés. Les taux de croissance et la dérégulation du marché du travail dans ces deux pays de l’Union européenne ou en Grèce en font des pays beaucoup plus attractifs que la France. En revanche, il existe en France une immigration de transit que les démographes refusent d’intégrer dans leurs calculs.

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