AG du CORRESO du 8 mars : les interventions

dimanche 19 mars 2006

L’Assemblée générale du CORRESO qui s’est tenue le 8 mars à Rennes, a rassemblé 80 personnes qui ont beaucoup apprécié les interventions sur le Projet de Réussite Educative (P.R.E.) en cours de mise en place dans certains quartiers rennais et sur l’expertise de l’INSERM. Jean-Claude et Erwan, nous présentent ici un résumé de leur intervention respective.


Intervention de Jean-Claude sur le Projet de Réussite Éducative (P.R.E.)

Le vendredi 13 janvier, un inspecteur de l’Éducation Nationale d’une circonscription de Rennes demande au nom de la préfecture, et par téléphone, à certains directeurs d’écoles, les noms d’enfants en difficulté susceptible de bénéficier de la mise en place du P.R.E. Cette demande par la voie hiérarchique a parfois reçu un bon accueil lors des conseils des maîtres parce qu’il en allait du “bien des enfants”. Elle a néanmoins alerté des enseignants moins naïfs ou plus suspicieux car une demande pas téléphone n’a aucun caractère officiel et d’autre part que signifiait cette médiation par l’IEN de la préfecture ? Or, on savait depuis septembre 2004 que la préfecture pouvait se servir des avis de recherche, de l’enfance en danger, pour retrouver des sans-papiers (plusieurs cas dans plusieurs écoles de Rennes en témoignent). L’idée de listes nominatives alerta les enseignants qui avaient été informés des projets sécuritaires de Nicolas Sarkozy.

Cette demande de listes d’enfants en difficulté scolaire s’inscrivait dans le projet de réussite scolaire envoyé aux écoles. Ce projet initié par la loi de programmation de cohésion sociale (dite loi Borloo) du 20 décembre 2004 dans ses articles 128 à 130, nécessitait que les enseignants fassent le tri parmi les enfants, ceux pouvant bénéficier de l’aide. Il faut signaler que sur les 34 pages du projet, les enseignants n’avaient reçu que les 12 premières. Les autres pages sont pourtant d’un grand intérêt, surtout pour ceux qui sont au CORRESO ou qui connaissent ses préoccupations. Les crédits consacrés par l’Etat à la mise en place de dispositifs de réussite éducative, ouverts par les lois de finances entre 2005 et 2009, sont fixés à 1 469 millions d’euros[...]

Eh oui vous avez bien lu, un milliard et demi d’euros !!!

Si Rennes et Saint-Jacques de la Lande sont devenues des villes pilotes, seule Rennes a pris ce projet au pied de la lettre en mettant en place le dispositif complet qui se révèle à la lecture un maillage du contrôle social pouvant se révéler efficace. St-Jacques encaissant l’argent sans contrepartie (non exigée d’ailleurs, mais cela reste à voir !), Rennes se faisant fort de l’appliquer scrupuleusement, en considérant que des enfants échappaient aux dispositifs actuels. Et cela avec un budget de 780 000 euros. Le budget sera ce qui justifiera les listes nominatives.

Mais que signifie ce dispositif qui ne tient pas compte des dispositifs déjà en place, et qui pourrait s’y substituer, par le budget disposé ? Et cela avec tout le mépris du travail social actuel !

Lecture du P.R.E. : Projet de Réussite Éducative.

Le P.R.E. est un projet hautement ciblé :“les enfants les plus en difficulté des territoires prioritaires”, “l’enfant, le jeune et sa famille et plus particulièrement ceux vivants dans les quartiers d’habitat social”.

Il se veut en harmonie avec le Projet Éducatif Local (P.E.L.), en cours d’élaboration : cela signifie donc que tout est en chantier !!??

Des études ont établi les populations-cible : en particulier le rapport “l’école entre famille et cité” met en avant les difficultés de certaines familles étrangères, en particulier “les familles turques” dans la zup-sud. Le public concerné est celui qui cumule plusieurs types de difficulté : échec scolaire et difficulté psychologique (voir le rapport INSERM).

Le P.E.L. met en place un ensemble d’actions sur tous les temps de l’enfant à l’échelle du territoire rennais. En particulier les temps périscolaires. Il cible les problèmes de scolarité de la tranche des 2-16 ans. Certaines actions du Contrat Éducatif Local (C.E.L.) fondent le socle d’une série d’interventions spécifiques en direction des publics visés par le dispositif de réussite éducative dans les ZEP et Zones Urbaines Sensibles (ZUS). Les territoires prioritaires inscrits dans le contrat de ville : le Blosne, Villejean, Maurepas, Le Gast, Cleunay, Bréquigny.

Le maillage des services nécessite une “meilleure connaissance et partage des données sociales et scolaires ainsi que de leurs évolutions.” Ce qui laisse place au secret partagé.

Dans l’accompagnement à la scolarité une importance sera donnée aux bénévoles qui seront formés grâce au C.E.L. et seront recrutés en lien avec l’Université.

On insiste sur la notion de “famille éducatrice” et du soutien à la parentalité avec la mise en place d’actions concertées et cohérentes autour :
- de l’éducation, des activités culturelles ciblant les familles, de la santé...
- des réseaux identifiés dans chaque quartier prioritaire pour identifier les enfants et les adolescents.

Ces réseaux réuniront des professionnels de l’animation, des services sociaux et de la prévention, des directeurs d’écoles et responsables d’établissements scolaires, des familles. Ils auront pour mission de faire remonter les informations sur les enfants et les jeunes pour lesquels l’équipe de réussite éducative doit être mobilisée.

L’équipe est intégrée à la caisse des écoles rénovée. On y remarque que le maire est toujours à l’origine et à la tête du projet et celui à qui les informations seront transmises selon le principe du “secret partagé” (principe qui n’existe pas légalement). Contre les craintes légitimes des professionnels, il est toujours répondu qu’il ne faut pas tomber dans la paranoïa et qu’il y aura toujours la garantie d’une charte éthique, ce qui ferait la qualité d’une politique de gauche, dit-on dans les milieux autorisés.

Pour conclure, nous pouvons remarquer que :

- A aucun moment, la question de ce qu’est la réussite éducative n’est posée. Que seraient les critères d’évaluation ?

- L’E.N. n’est qu’un maillon du système, mais un moyen sûr et performant d’une identification plus efficace.

Intervention d’Erwan Le Bezvoët, membre de l’ “interCoPsycho”, sur l’expertise de l’INSERM

Nous constatons que nous sommes confrontés les uns les autres (psycholoques, éducateurs, assistantes sociales, instituteurs) au même malaise. Il nous est de plus en plus difficile de mettre en scène le conflit, de s’opposer à ce qui nous tombe dessus. Pourquoi ? Justement parce que cela ne s’impose pas autoritairement et parce qu’aucune figure précise du pouvoir n’assume tous ces rapports qui nous inquiètent, ces guides de recommandations ou de bonnes pratiques, ces conclusions de groupes d’experts, ect. Ce qui s’applique à nous aujourd’hui, mais qui s’applique depuis déjà une vingtaine d’années au monde de l’entreprise, c’est l’approche managériale et plus particulièrement celle du management participatif. Cette stratégie vise l’intériorisation des contraintes et des normes de la manière la plus douce qui soit. Les recommandations, les rapports d’experts, les groupes de travail recherchent l’adhésion en mettant systématiquement en avant des valeurs morales partagées : comment être contre la qualité des soins, contre l’égalité des chances, contre la prévention de la maltraitance, ect.? La manipulation réside dans le fait que cette liberté d’échange et d’autonomie du professionnel (proclamée systématiquement) doit se faire dans un cadre de plus en plus contraint qu’il nous est interdit de questionner (bases scientifiques, critères d’évaluation, indicateurs, ect.). Le rapport de l’Inserm devait faire partie de ce qui constitue ce cadre contraint, à savoir une vérité établie, scientifiquement démontrée, non discutable et qui servirait de base scientifique à de nouvelles recommandations auprès des professionnels que nous sommes. Cela devait passer comme ça, sans faire de bruit. La logique managériale a échoué dans ce cas précis. Le conflit a été provoqué là où il ne devait pas apparaître.

Le libéralisme doit gérer ses dommages collatéraux et cette mission nous a semble-t-il été dévolue. À nous de gérer les manifestations de l’exclusion, à nous de psychiatriser le trouble social et donc le prévenir. L’approche managériale doit nous amener à cela tout en douceur et en contournant systématiquement les possibilités de conflits.

Peut-être devons-nous nous battre contre cette douceur anesthésiante en décortiquant et nommant clairement les pratiques de manipulations managériales qui nous amènent à être les instruments du contrôle social.

Peut-être devons-nous également nous adresser collectivement au grand public et aux citoyens qu’ils sont. Il faut bien montrer que l’inquiétude n’est pas corporatiste. Ce sont les instituteurs, les psychologues, les éducateurs, ect. qui ensemble s’inquiètent et dénoncent cette évolution sécuritaire et évaluationiste de la société.